Je m’intéresse à l’image subjective du monde quand ce qui nous entoure devient inconnu, mystérieux. Cela arrive quand on retrouve des endroits bien connus après une longue absence : tout reste à sa place mais devient nouveau. Ces émotions sont surtout vives dans mes souvenirs d’enfance. Tout y est silencieux et pur, comme après la pluie. Les couleurs sont vives mais pas criantes. On voit nettement de menus détails qui sembleraient sans importance pour un regard habitué : les pierres et les murs ont des textures différentes, les contours complexes des flaques d’eau, des fourmis dans l’herbe au bord d’une route. Je me souviens que les murs délabrés des immeubles, les systèmes compliqués et fortuits des tuyaux et des câbles, les vitres mal lavées et même parfois les tas d’ordures ne brisaient pas la sensation de beauté et d’harmonie. C’est complètement un autre monde, rempli de mystère et de sens. Des réalités ordinaires auxquelles, souvent, on ne fait pas attention prennent dans ce monde une autre importance, changent nos stéréotypes et créent un nouvel espace, une nouvelle dimension. En littérature on appelle cette méthode « le réalisme magique » mais on y range également des artistes-peintres, Chagall, par exemple, ou encore Andrew Wyeth. J’y rajouterai sans hésiter Petrov-Vodkine et beaucoup d’autres qui, chacun à leur manière, trouvent des solutions pour peindre ces émotions difficilement transmissibles.
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Un jour j’ai pensé que je pourrais moi aussi peindre cette sensation. Il y a dans ce monde un silence inédit et quelques sons ne font que l’accroître. Par exemple, les indicatifs de la radio « Mayak » avec une pause avant le début de l’heure suivante ne faisaient que souligner le silence, voire « l’hors-temporalité » de ce moment. Comme une pendule d’échecs — sur l’un des cadrans le temps s’est arrêté alors que l’autre continue de suivre son rythme intérieur. L’heure d’avant est finie, celle d’après n’a pas encore commencé. Le temps s’est figé mais la vie coule. J’ai essayé de retranscrire quelques uns de mes souvenirs d’enfance concernant ces impressions.
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Un ensemble d’immeubles dits « staliniens » formait un carré, derrière lequel il y avait un monde peu exploré. En sortant de chez moi et en passant sous l’arc qui menait dans la rue, je tournais à gauche et me retrouvais devant un salon de coiffure. Le salon était très clair et je me souviens très bien qu’attendant notre tour avec ma grand-mère, je regardais attentivement les coiffeurs et leurs instruments. L’ambiance y était calme et affairée. Il y avait une odeur agréable et inconnue d’eau de cologne. Des immenses miroirs rendaient l’espace particulièrement ouvert et multidimensionnel. Je suis déjà assis sur ma chaise et j’attends le coiffeur. Sur la petite table devant la glace, différents flacons, et petites fioles. Mais je  suis surtout attiré par un système entier de petits tubes : une fiole à l’embout pulvérisateur, une vessie d’un ballon étrangement rangée dans un filet. Dans un verre, une multitude de brosses et de peignes, des rasoirs et autres instruments incompréhensibles. Un  des tiroirs de la table est à peine ouvert et j’y vois une tondeuse à cheveux qui m’inspire quelques doutes. Le coiffeur n’est toujours pas arrivé, et en l’attendant, c’est comme si j’étais hors du  temps.
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On sort de chez nous, probablement avec mon grand-père, pour tout de suite rentrer dans une porte voisine, à un mètre de notre entrée. On traverse un couloir sombre, dont les murs sont peints en bleu, avec plusieurs portes. Quelques unes sont ouvertes. Derrière une de ces portes je vois un homme, immense, dans une sale blouse blanche. Il est devant une grande table et fait quelque chose avec de la viande. D’un coup, je reconnais cette salle dont une porte mène à la cantine, et  l’autre à l’épicerie du coin. C’est un miracle incompréhensible. En fait, pour rentrer ici, il ne faut pas passer par l’arc de la cour et contourner l’immeuble le long d’un vaste boulevard avec une ligne de tramways et un carrefour bruyant. En fait, il est possible de se retrouver dans ce monde de la cantine et du boulevard directement en passant par ce couloir mystérieux.
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Non loin de l’immeuble, il y avait un vieil arbre à moitié desséché. D’un côté l’écorce est tombée et le bois s’est dénudé. Il était habité par une immense colonie de punaises-soldats. Quand je rentrais chez moi les soirs sombres et calmes d’été, je m’arrêtais devant cet arbre et regardais. C’était remarquable du point de vue coloristique : sur le vert foncé de l’arbre bordé par le feuillage des cimes des arbres voisins — des petits insectes rouges avec un dessin mystérieux et distinct sur le dos. Ce dessin me rappelait les visages sévères et mystiques des masques africains, l’uniforme militaire graphique et symétrique, et les boucliers des guerriers antiques avec des images horrifiantes. J’imaginais, mi-consciemment, une vraie armée de  punaises, avec ses généraux, ses colonels et ses soldats. Je me souviens de la vivacité de l’émotion : le monde est percé par la vie diverse et variée, entière et ordonnée.
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Je regarde un vieux couvercle rouillé et enraciné dans le sol d’un puit au milieu de la cour. Le couvercle est à peine ouvert et j’ai l’impression qu’il a aussi poussé avec l’herbe qui l’entoure. Mon imagination me dessine une espèce de couvercle-clairière au milieu de l’herbe-forêt. Derrière le  couvercle entrouvert, le vide — un passage dans un autre monde. Je  me rappelle les mises en garde de ma grand-mère de ne pas marcher sur les couvercles des puits, on peut tomber. Il serait intéressant de faire une carte de cette cour. On pourrait y marquer les couvercles des puits qui mènent dans des mondes inconnus, les colonies de fourmis, une grande flaque, dans laquelle, selon ce qu’on raconte il y a du poisson, un sentier qui mène à mon arbre avec les punaises-soldats. Lors d’un sombre soir d’été, des réverbères s’allumaient ainsi que les fenêtres des immeubles autour en arrachant au noir les contours distincts des pièces, des cuisines, des cages d’escalier. Une quantité de fenêtres et derrière chacune, un univers. Un homme en « Marcel » a traversé la cuisine, déplacé quelque chose sur la table avant de s’arrêter devant la fenêtre et allumer une cigarette… Au rebord d’une autre fenêtre un grand chat gris. Il me regarde et je sens qu’il me voit. Mais pour lui, je suis un habitant du monde mystérieux de la  rue. Si je l’appelle, il me regardera tranquillement et se détournera pour continuer sa contemplation. Chaque fenêtre, même sombre ou couverte d’un rideau, est le signe d’un univers entier. Ce sont les étoiles dans la nuit sur lesquelles comme dans «Le Petit Prince» Saint-Exupéry vit un prince avec sa rose, ou un ivrogne, ou un roi.
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Je crois que je garde cet univers dans mes souvenirs d’enfance car je n’ai pas l’habitude d’une évaluation pragmatique des choses. Ainsi, la joie pour des bagatelles est plus intense. L’âme ne s’engorge pas d’insatisfactions intérieures. J’ai trouvé ces réflexions tout à fait différentes mais aussi proches chez Christos Yannaras, un théologien grec contemporain. «… L’ascèse est une  expérience du renoncement propre à l’homme, une aspiration égocentrique de voir dans toutes les choses des objets neutres destinés à satisfaire ses besoins et ses lubies. Par une restriction bénévole et en se soumettant aux normes ascétiques nous surmontons l’égocentrisme de notre propre nature et deplaçons l’axe de notre vie, de notre «je» vers le côté d’une relation personnelle avec le monde qui nous entoure […]. Ainsi, nous commençons à découvrir que nous sommes entourés non par des simples objets, des instruments impersonnels de satisfactions de nos besoins utilitaires ; mais par l’essentiel, c’est-à-dire par les fruits de l’œuvre artistique propre à un Individu. Nous découvrons le caractère individuel des dons séculiers, la singularité du logos de chaque chose ainsi qu’une possibilité d’une relation avec lui ; s’ouvre en nous une possibilité de  l’union en amour de Dieu. Nos relations avec le monde se transforment en un lien avec Dieu créateur et Peintre du monde, et la véritable utilité du monde dans notre vie se dévoile ainsi devant nous en tant que moyen d’un avancement continu vers la Vérité, en tant qu’une connaissance de plus en plus profonde et inaccessible à n’importe quelle science « positive ».
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Le monde de la datcha, grand, calme, clôturé par une enceinte. Une maison immense, remplie d’odeurs propres à la campagne : du chauffage au  poêle, des murs boisés, des vieux meubles. Des pins centenaires disséminent la lumière et protègent ce monde du haut. Un soir d’automne, désert et grisâtre. Dans le coin sombre (à cause des sapins qui y poussent) de la datcha, une petite aile en bois avec une grande véranda un peu affaissée. Tout d’un coup, je découvre que l’aile est habitée par un homme que je n’avais jamais vu auparavant. Il cuisine quelque chose sans faire attention à moi. Nous sommes seuls dans la véranda. Se brisent en moi alors les idées habituelles sur les habitants de la datcha et sur cette aile. Tout devient mystère. Je me souviens de nouveau de cette chambre dans la partie boisée de l’aile à laquelle je ne faisais pas attention avant. La lumière est déjà allumée et le  même homme retire quelque chose des étagères garnies de pots, de vieilles boîtes métalliques et d’autres objets mystérieux. De nouveau, personne autour de nous. La lumière jaune de la lampe sépare la chambre, avec ses étagères le long des murs boisés, du soir qui se fond dans le crépuscule froid de la datcha. C’était comme si cela ne s’arrêtait pas de se passer, le  temps n’existant plus, et désormais rien d’autre ne pouvait jamais arriver. Ce souvenir éveille en ma mémoire un autre soir semblable, en hiver, au moment où le jour part et le crépuscule tombe. Le ton du ciel et celui de la neige s’égalisent. Dehors il fait encore plus nuit que dans la maison. Je marche le long des datchas vides qui disparaissent dans ce soir hivernal. Quelque part, de rares lumières s’allument en dessinant des chambres douces et silencieuses. Mes souvenirs se mélangent, l’un se transforme en l’autre, séparé par un grand laps de temps mais proche émotionnellement. Je vois toujours ce crépuscule de la datcha. Comment le peindre ? Est-ce l’automne, l’été ou bien l’hiver ? Je ne pourrais pas définir le point de vue le plus pratique pour la peinture. Au moment où j’étais dans la véranda ? Ou quand je longeais les datchas semi-désertes et saupoudrées de neige ? Les deux se complètent harmonieusement. Si, sur une toile sont peints à la fois l’automne et l’hiver, si on peut voir dans les murs d’une chambre les façades des immeubles, si un sentier enneigé mène dans une pièce voisine et les cimes des pins centenaires la protègent du ciel au lieu du toit… Cette technique du mélange de  l’intérieur et de l’extérieur que j’utilise peut paraître surréaliste. Or ce soudain changement des points de vue ou de l’endroit décrit est très naturel dans une œuvre littéraire, et n’étonne personne. Mes tableaux ne sont pas un bref instant d’un souvenir mais les images dont la précision spatio-temporelle est délavée. L’art de la Renaissance a remplacé la conception synthétique et contemplative du Moyen-Âge par une conception du monde analytique. Cette nouvelle conception a morcelé le monde en composantes logiques. L’art médiéval permettait d’exprimer la complexité des événements, de surmonter l’étendue du temps, de renforcer le côté non-dit, de transmettre, d’une manière presque visible, des émotions intérieures voire spirituelles.
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Pour moi, la distanciation des liens avec le quotidien n’exclut pas une logique intérieure du quotidien. Ainsi, un alpiniste qui regarde la montagne d’en-bas, s’imagine à la fois ce qui l’attend sur un plateau bien visible et la difficulté de passer par un glacier à peine apparent. Le mur d’une montagne comme une façade d’un immeuble n’apparaît plus comme un magnifique fantôme mais comme un chez soi où tout est familier. Ici, par exemple, c’est la fenêtre de la cuisine de la voisine, tante Katia, ici — la porte d’entrée de service, derrière cette fenêtre — la chambre très douillette de l’oncle Gricha, et par là, cet escalier de secours qui mène au grenier. J’ai essayé d’imaginer une ville telle qu’elle est vue par un enfant quand les  immeubles paraissent être des géants qui te regardent avec leurs fenêtres. Quand j’ai commencé à peindre des façades allongées avec des escaliers de secours trop longs, j’ai compris que c’était une mystique ville-gorge.
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Quand j’étais petit, les voitures me semblaient des êtres vivants. En passant à côté d’une automobile près de chez moi, j’étais impressionné par l’immensité de ses roues, l’abondance de petits tubes, petits leviers et menus robinets que l’on remarque si bien du point de vue d’un petit. Je  sentais que tout était à sa place, bien ordonné, réfléchi, que tout obéissait à un objectif commun. Un jour, j’ai remarqué que les voitures commençaient à perdre cette auréole romantique supplantée par un désir de confort, de puissance, de simplicité d’utilisation. Une automobile a fini par ressembler à un confortable canapé roulant. En opposition à cette conception, j’ai l’idée d’une voiture non moins romantique que d’anciens voiliers et châteaux, et non moins mystérieuse qu’un vieux train à vapeur ou un avion de l’époque de Nesterov. Quand j’étais petit, je passais de longs moments chez ma grand-mère près d’une grande gare de triage. M’impréssionnait surtout une immense locomotive diesel bleue. Grande comme une maison, avec les petites vitres de la cabine penchées en avant, des côtes-radiateurs incroyablement puissants qui vibraient discrètement, un petit escalier qui menait en haut, vers les plateformes techniques. Ce train arrivait avec son assurance lente vers le quai bas. Il écrasait tout autour en barrant avec sa masse brûlante le chemin vers le quai haut, celui pour les trains de banlieue. Quelques personnes descendaient du haut des voitures attachées à la locomotive, et pendant ce temps-là, je réussissais à lire un nom d’une ville en Sibérie ou en Asie Centrale. Pour venir chez ma grand-mère il fallait prendre un train qui mettait presque 24 heures pour arriver. Ainsi, il était facile pour moi d’imaginer une locomotive qui traversait des steppes et des bois, qui sifflait en passant à côté des petites gares de campagne lavées par la pluie. J’avais toujours cette image d’un voyage romantique avec le vent qui sifflait dans les oreilles, les passages d’une voiture à l’autre, la cabine confortable et chaude du mécanicien quand il pleut dehors.